Muxía, Espagne – 22 Décembre 2025.
Après 2j en escale pour laisser passer un épisode orageux, on décide de reprendre la mer pour rejoindre le Portugal. L’idée est d’enchainer 2 nuits de suite, la météo le permet, mais les conditions vont être un peu sport.


De la pluie est prévue pour la première nuit (beaucoup, 19mm sur 24h), un vent établi un peu fort (22 noeuds) avec de bonnes rafales (29 noeuds) avec un mer bien formée (entre 3 et 4m de houle). On sait que ça va être dur, mais on se réconforte en se disant que le soleil va arriver sur la journée qui suivra, et que c’est peut être une de nos dernières nuits à subir des conditions hivernales un peu rudes puisque plus le temps passe et plus on se rapproche du Sud.
Mais c’était sans compter sur la présence des orques ibériques, normalement peu présents dans cette région à cette période de l’année…
Il est 2h du matin, on est à 22 milles nautiques (35km) de la côte, j’attaque mon quart à la barre, tout le monde dort. Le bateau fait route avec un appui moteur pour braver une forte averse et une houle formée. L’obscurité est telle qu’on ne distingue pas la séparation entre la mer et le ciel, et puis de toute façon la pluie fouette trop le visage avec le vent donc je reste concentré sur le compas pour tenir le cap et lutter contre la houle qui cherche à nous dévier.
Tout à coup, une force violente s’exerce sans prévenir sur le safran. Pensant d’abord qu’il s’agit d’une vague un peu plus puissante que la moyenne je tente de résister pour maintenir la trajectoire du bateau mais la force est bien trop intense, insiste, emporte mes bras, et le safran part se fracasser contre sa butée de fin de course. Immédiatement, une nouvelle force vient s’exercer et envoie le safran en rotation à toute vitesse dans l’autre direction. Les chocs sont impressionnants, le safran risque de lâcher, le bateau est hors de contrôle, et je m’inquiète du risque de casse pouvant entrainer une voie d’eau…
Je comprends vite qu’il s’agit d’une interaction menée par des orques ibériques, connues pour le comportement joueur avec les safrans de bateaux. Je décide de réveiller Laura, l’informe de la situation, et lui demande de lancer une alerte sur la VHF pendant que je reste au poste de barre à essayer de soulager le safran, bien que la trajectoire du bateau soit totalement incontrôlable.
On suit les recommandations, dont on avait pris connaissance en amont, qui consistent à se faire discrets pour ne pas susciter la curiosité des orques. Faire le moins de bruit possible, éviter les flashs lumineux, et ne pas opposer de résistance pour rendre le bateau le plus « ennuyant » possible pour que les orques se désintéressent au plus vite. 4 ou 5 coups sont portés au safran, je sens les butées qui résistent, en souffrance, un autre coup tente de soulever le safran, j’entends un craquement, je m’inquiète pour le tube de jaumière (pièce qui assure le passage et l’étanchéité de la mèche du safran a travers la coque), si il s’abime ou cède il y aura risque de voie d’eau… Finalement l’interaction ne dure pas longtemps et après 2 ou 3 minutes, les coups s’arrêtent et le safran reprend ses oscillations générées par la houle.
Le bateau continue de dériver en faisant des cercles, malmené par la houle. On laisse volontairement le safran libre afin ne pas stimuler les orques, ne sachant pas si elles sont toujours là. La barre semble avoir tenu le coup, elle tourne dans un sens puis dans l’autre en suivant les mouvements du bateau. C’est bon signe, ça veut dire que les commandes de direction sont opérationnelles et que le safran est probablement encore fonctionnel. On inspecte les fixations du safran, le tube de jaumière a tenu le coup, l’étanchéité semble correcte. Une fixation mineure est cassée, ainsi que le vérin du pilote automatique, qui bien que débrayé, n’a pas résisté aux coups qui ont forcé sur les butées. Après 15min à avoir laissé le bateau dériver, on décide de reprendre progressivement le contrôle, tout en limitant au maximum les oscillations sur le safran afin d’éviter au maximum d’attiser la curiosité des orques au cas où elles seraient encore dans les parages.

Au final plus de peur que de mal, l’interaction aura été brève, et les dégâts seront mineurs. L’abri le plus proche est à plus de 4h de route à l’Est, comme l’état du bateau semble correct on décide de poursuivre notre route vers le Sud. Plus tard dans la journée une inspection du safran à la caméra confirmera qu’il est intact, ce qui nous permettra d’enchainer avec une deuxième nuit, comme prévu initialement, dans des conditions bien plus agréables cette fois ci.
Touché, mais pas coulé, l’aventure reprendra après une courte escale technique à Cascais !
