« T’as voulu voir Madère, on a vu Francis, comme sous-vent »

Du 31 décembre au 3 janvier, un passage vers la nouvelle année en compagnie de la tempête Francis, ou comment nous ne nous sommes jamais arrêté.e.s à Madère.

Ça y est c’est le jour où on sait que le vent va forcir à Madère : la dépression y est prévue pour 17h. Il est 10h et il reste encore 125 milles nautiques pour arriver. Autant dire qu’on va essuyer cette tempête comme on le peut : les conditions ne nous ont pas permis d’avancer comme prévu sur ces 2 derniers jours.

Quelle nuit. On s’en souviendra de ce passage à la nouvelle année. C’est un flou depuis cette nuit là, où tout a commencé à  bouger et souffler de plus en plus fort. La dépression arrive plus tôt que prévu, et nous on progresse plus lentement. On partait initialement pour 4h de mauvais temps, mais c’est devenu 24h, puis ça a duré encore plus : voici l’histoire de la tempête infini du nouvel an :

Proches des côtes, il ne restait plus qu’environ 40 milles nautiques de l’île de Porto Santo, on a pris 2 dépressions autour de l’île, la première qui a commencé le 31 décembre vers 17h, puis une seconde qui va nous bloquer jusqu’au 3 janvier 2026. La nuit du 31, ça allait encore mais le vent a forci chaque jour et nuit un peu plus fort à partir de ce moment là. La nuit d’après, déjà lessivé.e.s de la première nuit, Dimitri enregistre des rafales à 45 noeuds de vent. Non seulement des grains nous coulent dessus, mais on voit en plus en plein milieu de mon quart des flashs blancs au loin : un orage. Même la pleine lune ne nous aide pas cette nuit là, le ciel est noir, et la seule lumière vient d’un seul endroit où on ne veut pas la voir en mer : d’un éclair. J’essaie de ne toucher aucune partie métallique du bateau (heureusement le pilote est réparé suite à l’interaction avec les orques), mais c’est sans compter mon gilet de sauvetage qui m’accroche au bateau avec un crochet de métal. Il serait plus facile de tomber du bateau avec une bourrasque donc je préfère quand même m’accrocher. Heureusement, les éclairs s’éloignent, mais le bateau n’est que chaos, et nous que fatigue, d’être cogné.e.s dans tous les coins à chaque vague. Avec Morgane on tente de cuisiner une purée et remonter le moral de l’équipe. Personne n’a le mal de mer et tout le monde reste vaillant, c’est précieux.

Pourtant le jour revenant, on en mène pas large, le vent continue encore de forcir et ce sont les coulisseaux de la GV qui se cassent, les uns après les autres, jusqu’à que la GV ne tenant plus que par la drisse, abîme la drisse elle même : et donc plus de GV fonctionnelle. Le génois à l’avant est le plus petit des deux qu’on a installé pour le gros vent, et donc on ne fait plus de vitesse. Jusqu’au 2 Janvier au matin, on pensait qu’on allait y arriver sur cette île. On a grappillé quelques milles avec les deux voiles, puis avec une, puis avec le moteur : mais le moteur avait déjà servi pour franchir 30h de pétole, et donc nous sommes arrivé.e.s à court de gasoil. Bien qu’il ne restait plus que 12 milles nautiques (en route directe), on se rend compte qu’on n’arrivera pas sur l’île par nous même, car le vent refuse de nous emmener dans la direction de cette île mystérieuse qu’est Porto Santo, et la mer est déchainée. On la voit fantomatique au loin, haute perchée, et on imagine tour à tour ce qu’on aimerait y voir. Un kebab et un café pour Anna, une douche, un sèche-linge et un bar pour Dimitri, ou encore pour Morgane une île fleurie. Mais il faut se résigner, le courant nous déporte, on a plus de grand voile, plus de moteur : on décide donc d’appeler les gardes cotes locaux, pour demander un remorquage jusqu’à l’île.

Après une heure d’appels VHF grésillants et d’appels téléphoniques avec le seul tel qui fonctionne de notre côté (merci le vieil iphone de Morgane) : ils nous expliquent qu’ils n’ont pas moyen de nous aider à nous remorquer aussi loin, et qu’on doit se rapprocher pour être pris en charge par la marina. A moins de 2 milles des côtes, ils ne peuvent rien pour nous. Mais qu’il ne faut pas hésiter à les appeler si on a besoin d’aide dans la nuit… La blague, puisqu’ils ne peuvent rien pour nous. D’abord déçu.e.s de cette réponse, on décide de réparer la GV du mieux qu’on peut pour remettre des coulisseaux et tenter de remonter tant bien que mal le vent qui nous empêche d’approcher, en vain, et Dimitri tranche : tant pis, alors on va aller jusqu’aux Canaries en direct. Et pour la nuit, puisqu’il est annoncé 30-40 noeuds de vent, on enroule la GV pour la protéger et on va laisser le bateau dériver avec l’ancre flottante. On installe tout le barda, et épuisé.e.s on mange des pâtes et tout le monde va au lit pour une nuit réparatrice, bien que bercée par le fracas des vagues sur la coque.