Une deuxième semaine de navigation sud-ouest pour traverser l’océan Atlantique, jusqu’aux côtes de la forêt amazonienne, au Brésil.
4 février
Il fait très chaud, on multiplie les seaux d’eau sur nos têtes pour se rafraîchir un peu. Malheureusement on en perd un en mer dans un instant de mégarde et l’autre se fend. Va t-on passer aux douches avec la bouilloire ? On pourrait aussi se baigner, mais aucun de nous n’a pensé à vérifier que cette zone est ok pour nager, et puis il faudrait s’accrocher, car on a une vitesse moyenne de 7-8 noeuds actuellement.
5 février
On est passé.e.s dans une zone où les bulletins météo sont émis par le Brésil, preuve qu’on se rapproche de plus en plus, en faisant plus de 100 milles nautiques par jour (moyenne journalière : 135 milles nautiques).
6 février
C’est le jour des oiseaux, on en croise beaucoup aujourd’hui. À chaque fois on prend ça comme un signe que peut être il faut pêcher. Certains oiseaux en particulier sont drôles : à la nuit tombée, un oiseau qui ressemble à une corneille se met en balançoire sur la filière du bateau, instable mais elle reste. Puis une deuxième arrive sur la filière d’à côté. Et encore une troisième.
Toute la nuit, elles vont faire de la balançoire sur le bateau, à rester proches de nous. Je les vois encore depuis l’hublot de ma cabine, en mode danse Moulin rouge comme a dit Anna au dîner.
Il y aussi autre chose de merveilleux, dans l’eau on revoit de nouveau des taches de lumière subite, des blooms centralisés et éphémères de plancton. Cela fait comme des spots lumineux et verts, même loin de nous, comme une soirée disco sous la mer. C’est sublime. Je me demande ce que pensaient les marins du plancton avant. Savaient-ils que ça existait, à partir de quand ?
7 février
Il est 6h du matin et c’est la première fois que je vois la croix du sud, une constellation phare de l’hémisphère sud. C’est un indice qui nous dit qu’on se rapproche vraiment de l’arrivée.
8 février
Cela fait deux mois tout pile qu’on est parti.e.s. On aura mis deux mois pour faire Morlaix-Belém au lieu des 1 mois et demi escompté. Personne à bord n’est encore prêt à l’idée que ce sont les côtes brésiliennes que nous verrons. Il n’y a que la mer autour de nous pour l’instant, et depuis deux semaines les seuls objets flottants que nous avons croisé sont deux cargos. C’est tout. En revanche, des dauphins (timides cette fois) ça oui, et des oiseaux, qui prennent souvent le taxi flottant sur nos panneaux solaires ou même une fois sur la bôme.
9 février
Quelle nuit. Ça y est, c’est le retour de la grande pluie, et des grains, du bon vent.
Pendant le quart d’Anna cette nuit, ça s’est soudain mis à souffler très fort et à catapulter de la pluie, alors Dimitri et moi sommes sorti.e.s, pour réduire la voilure d’urgence.
Il ne fait pas froid et cela fait du bien d’être rincé.e.s à l’eau douce pour une fois, sur nos corps un peu poisseux de sel.
La journée se passe ensuite tranquillement, avec du vent mais beaucoup moins fort, nous laissant le temps de faire des siestes apaisées pour rattraper la nuit.
En fin de journée, Dimitri décide de tenter la pêche de la dernière chance, car il est vrai que nous n’avons encore réussi qu’à pêcher de la sargasse, et notre ligne se coupe sans arrêt, perdant des leurres et des poids. C’était le bon moment, car ça a mordu assez vite. Dimitri remonte la ligne avec l’aide d’Alex et là, que voit t-on, un énorme thon, de 50 cm de long, magnifique dans ses couleurs d’écailles grises bleutées et jaunes, accroché au leurre que Dimitri a acheté au Cap Vert. Incroyable.
Alex, le seul de la bande qui sache vraiment vider un poisson, s’en occupe, et on se rend compte de l’immensité du travail à faire, avec des couteaux pas très adaptés en plus. Qu’importe, on y parvient, pris d’une énergie folle, à couper, peler, enlever, trancher. Ce soir là et le lendemain, on en mettra une partie au four, une partie à la poêle, une partie en ceviche et une partie en saumure. Il y a là des kilos de nourriture, et le thon blanc, car c’est bien un thon blanc on a vérifié, est délicieux.
10 février
Il reste plein de thon, évidemment. C’est thon au petit dej aussi. La nuit a été un peu pluvieuse mais le vent n’a rien à voir avec la nuit dernière. Des dauphins passent faire un coucou rapide autour du bateau.
On compte les milles nautiques restants jusqu’à l’hémisphère Sud, impatiemment, Dimitri nous les crie depuis la barre, et nous dans le bateau on prépare en secret nos déguisements pour ce midi : heure approximative à laquelle nous allons enfin passer la ligne de l’équateur. Et cela se fête ! Il est d’usage d’ouvrir une bouteille et de se déguiser, de remercier la mer pour ce passage possible.
Tout le monde fait avec les moyens du bord : Morgane se déguise en éponge, Anna en sirène de la fête, Alex en Tom Hanks avec son ballon Wilson, Dimitri en guirlande de pavillons et moi, en leurre géant. Ce midi c’est thon bien sûr (pané au gofio, avec du riz et le reste de kimchi de la mer) et on offre une gorgée de champagne au bateau, une gorgée pour la mer, et le reste pour nous. C’est grisant sous cette météo encore bien grise. On s’approche officiellement, même si toujours pas de côtes à l’horizon. On verra les phares à la nuit tombée.
11 février – L ‘arrivée !
Maintenant c’est sûr, on a quitté la pleine mer. Quand je regarde le sillon d’eau derrière le bateau, l’eau est sans reflet et d’une teinte qui paraît grise ou marron, je ne sais pas encore. Nous verrons ça quand il fera jour. Le trajet dans l’embouchure du Rio Pará est long mais doux, une vitesse de 3-4 noeuds au génois uniquement : on a rangé la grand voile cette nuit, car il y avait des orages aussi au loin. Maintenant, le temps est clair, et je me rends de plus en plus compte que mon imagination enfle autour de ces lignes de côtes plates, dans l’attente de la lumière du jour. Même au bord des côtes, nous n’avons aucun réseau. On est encore loin du monde.
Quand la lumière du matin arrive enfin, les côte sont là, c’est incroyable. Il y a en face les plus beaux nuages que j’ai vu depuis le début du voyage, ils étincellent de l’intérieur. On commence à croiser des pêcheurs, et des cargos. Ma doué, on arrive.
Autre fait marquant, les insectes sont de retour. Ça grouille sur le bateau, ils viennent nous coller et nous tenir compagnie. On voit passer des insectes qu’on avait jamais vu avant, et on espère juste que les moustiques nous laissent tranquille. Toujours dans cette eau couleur pistache café au lait, on savoure cette mer calme pour finir d’imprimer nos gravures en tétrapak avec la machine à pâte d’Anna.
Puis les contours des côtes se précisent. Ce sont des palmiers, des grands arbres, des plantes inconnues, des grands rapaces noirs dans le ciel. Des nuages grondent au loin, ce sont des cumulonimbus en devenir, on les reconnaît à leur forme en champignon/enclume, avec le haut tout plat, et qui monte très haut dans le ciel. On fait un ancrage momentané pour laisser passer une pluie violente et des éclairs pas si loin. C’est vrai qu’on arrive dans la saison des pluies, et aussi pile pour le Carnaval brésilien.
Mais là tout de suite, on est toustes émerveillé.e.s du paysage de la forêt amazonienne qui débute tout juste sur ces rivages, dont on voit de fins et mystérieux brins d’eau disparaître dans la luxuriante végétation. Je n’imaginais pas l’embouchure si vaste, et le fleuve si large. J’apprends d’ailleurs que nous ne sommes pas encore dans le fleuve Amazone, mais dans le fleuve Para : le rio Para. On écoute le bruit de la forêt qui vient jusque nos oreilles, et on reste scotché.e.s à nos paires de jumelles, jusqu’à arriver au club nautique proche de Belém, perdu sur le fleuve, avec seulement deux autres bateaux amarrés là eux aussi.
On touche terre, ça ne valse pas sous nos pieds, on en revient pas aussi. On l’a fait !
























