Catégorie : Journal de bord

  • Des alentours de Porto Santo aux Îles Canaries

    Des alentours de Porto Santo aux Îles Canaries

    Notre navigation de trois jours qui se transforme en neuf jours, la rencontre avec la mouette Oliver, l’installation du spi pour la première fois, et enfin notre arrivée à Tenerife un peu rocambolesque.

    4 janvier 

    Depuis hier soir, ça y est, on a remis les voiles, enfin la voile : le génois, car on laisse la GV au repos du fait des coulisseaux qu’elle a perdu et d’un œillet déchiré. On a retiré l’ancre flottante pour repartir et il s’avère qu’elle a été complètement engloutie par l’eau : il ne reste que ses anses. (Sacrée qualité)

    Pendant toute la dérive on a avancé vers le sud est, ce qui nous rapproche des côtes des Canaries, la prochaine destination. Il est bon d’avancer enfin avec la voile sans trop de vent, on a un bon vent du nord qui nous pousse : enfin les alizés montrent leur chemin. 

    Ce matin on fait la rencontre d’Oliver, une mouette qui essaye de manger le doigt d’Anna quand elle sympathise à la barre. Il reste avec nous un temps, et je vois une famille de dauphins sauter autour du bateau pendant mon dernier quart de la nuit à l’orée du jour. C’est aussi la journée où on installe enfin le spi, la grande voile fine qu’on met à l’avant du bateau quand on a a un vent arrière. Dimitri le déploie et je suis à la barre, c’est jouissif la beauté et la vitesse permise avec cette voile. Le plaisir ne dure pas longtemps car bientôt il fait nuit et un boot lâche à cause d’une fixation censée être solide qui devait remplacer un noeud de chaise sur l’écoute : pas du tout ! Donc on remballe. Après avoir vécu cette tempête, les quarts paraissent tout sages maintenant.

    5 janvier : arrivée ?!

    C’est le jour où on arrive à Tenerife aux Canaries. Enfin, c’est le plan ! On se réjouit par avance dans l’équipage, mais on a quand même tendance à oublier que pour le moment on est manœuvrables qu’avec notre génois et qu’on a plus d’essence pour arriver au port au moteur.

    L’île se dresse enfin devant nous, qu’on confond avec un nuage tout d’abord : non c’est bien une île dans ce ciel de nuages gris. On arrive par le côté nord est de l’est en direction du port de Santa Cruz. Sans moteur, on a prévu de s’amarrer à la voile sur une bouée dans une zone de mouillage. Rien qu’avec le génois on est vite propulsé.e.s à côté de l’île, avec une vitesse de 6-7 noeuds en surfant sur les vagues avec le bateau, puis un peu protégé.e.s sur les côtes on sera plus autour des 3 noeuds. Progressivement, avec nos lampes frontales car il fait maintenant nuit, on guette les bouées proches de la ville. La ville de Santa Cruz de Tenerife paraît supra lumineuse.

    Après un long temps d’avancée lente : on se rend compte que les bouées ne sont pas là, et on cherche à mettre l’ancre, mais sans succès : soit pas assez de fond soit le sol ne convient pas. Alors on décide d’installer le moteur de l’annexe sur Sirius, mais cela ne fonctionne pas pour nous faire avance., le moteur sort de l’eau et est inefficace. Il ne peut pas nous emmener au port. Deuxième idée : on gonfle l’annexe en se disant qu’elle peut tracter le bateau vers le port : on se dit vite que c’est une mauvaise idée ce sera trop dangereux, comme si on avait une remorque de 12m sur l’eau. Alors on décide d’une autre voie: partir à deux sur l’annexe chercher du gasoil à la ville pendant que les trois autres restent au bateau pendant qu’il dérive et remettent la voile si besoin.

    Après une mise à l’eau sportive de l’annexe, Dimitri et moi partons avec notre bidon, un peu inquiets de laisser le bateau à la dérive. On trace vers une station de Tenerife qui a l’air accessible si on vient par l’eau, car évidemment la station essence du port n’est pas ouverte. On met 20 minutes à atteindre le club nautique, les 20 minutes les plus longues depuis le début du voyage. On s’amarre enfin au club nautique de Tenerife, et on sort déterminé.e.s avec nos tenues de navigation et gilets de sauvetage, en direction de la ville. Quel look! Mais ce serait trop beau, et on se rend compte que c’est une marina privée et qu’on ne peut pas atteindre la rue depuis ce lieu. On manque de glisser dans la piscine olympique qu’il y a dans ce lieu. Aucun accès n’est possible. On reprend donc l’annexe dépité.e.s et je vois sur la carte un barrica, un ravin où peut être on peut passer, s’amarrer et rejoindre la ville. Le moteur ne démarre plus du coup on y va à la rame, en reportant ce problème à quand on aurait de l’essence.

    Arrivé.e.s au ravin, aucun amarrage possible, et donc pendant que je me tiens à un caillou depuis l’annexe, Dimitri va escalader un muret et un autel pour rejoindre la station essence. On devient des pirates qui paient leur gasoil, où va le monde. Avec notre précieux butin, on essaie maintenant de redémarrer le moteur. Magie, après de longues minutes d’inquiétude il se remet en marche. Youhou! Cap sur Sirius à la dérive. Alexandre nous envoie la position : iels sont à 4,6 kilomètres de nous. On espère que le moteur tiendra car on est trop loin et il y a assez de houle pour que ce soit impossible à la rame.

    On voit la lumière du mât de loin, et progressivement des petites lumières rouges supplémentaires : nos mousses ! L’approche est compliquée mais on arrive enfin à s’accrocher au bateau et retourner à bord. Il est maintenant 4h30 du matin. Tout le monde est si heureux quand le moteur de Sirius démarre enfin. Cap sur le port de Santa Cruz, où on s’amarre fatigué.e.s un peu plus tard sans encombre. Ça y est on touche terre. On dégonfle l’annexe en la laissant étalée là puis on s’enfile une tartine réconfortante de chocolat. Il est 7h, on peut aller faire dodo. 

  • « T’as voulu voir Madère, on a vu Francis, comme sous-vent »

    « T’as voulu voir Madère, on a vu Francis, comme sous-vent »

    Du 31 décembre au 3 janvier, un passage vers la nouvelle année en compagnie de la tempête Francis, ou comment nous ne nous sommes jamais arrêté.e.s à Madère.

    Ça y est c’est le jour où on sait que le vent va forcir à Madère : la dépression y est prévue pour 17h. Il est 10h et il reste encore 125 milles nautiques pour arriver. Autant dire qu’on va essuyer cette tempête comme on le peut : les conditions ne nous ont pas permis d’avancer comme prévu sur ces 2 derniers jours.

    Quelle nuit. On s’en souviendra de ce passage à la nouvelle année. C’est un flou depuis cette nuit là, où tout a commencé à  bouger et souffler de plus en plus fort. La dépression arrive plus tôt que prévu, et nous on progresse plus lentement. On partait initialement pour 4h de mauvais temps, mais c’est devenu 24h, puis ça a duré encore plus : voici l’histoire de la tempête infini du nouvel an :

    Proches des côtes, il ne restait plus qu’environ 40 milles nautiques de l’île de Porto Santo, on a pris 2 dépressions autour de l’île, la première qui a commencé le 31 décembre vers 17h, puis une seconde qui va nous bloquer jusqu’au 3 janvier 2026. La nuit du 31, ça allait encore mais le vent a forci chaque jour et nuit un peu plus fort à partir de ce moment là. La nuit d’après, déjà lessivé.e.s de la première nuit, Dimitri enregistre des rafales à 45 noeuds de vent. Non seulement des grains nous coulent dessus, mais on voit en plus en plein milieu de mon quart des flashs blancs au loin : un orage. Même la pleine lune ne nous aide pas cette nuit là, le ciel est noir, et la seule lumière vient d’un seul endroit où on ne veut pas la voir en mer : d’un éclair. J’essaie de ne toucher aucune partie métallique du bateau (heureusement le pilote est réparé suite à l’interaction avec les orques), mais c’est sans compter mon gilet de sauvetage qui m’accroche au bateau avec un crochet de métal. Il serait plus facile de tomber du bateau avec une bourrasque donc je préfère quand même m’accrocher. Heureusement, les éclairs s’éloignent, mais le bateau n’est que chaos, et nous que fatigue, d’être cogné.e.s dans tous les coins à chaque vague. Avec Morgane on tente de cuisiner une purée et remonter le moral de l’équipe. Personne n’a le mal de mer et tout le monde reste vaillant, c’est précieux.

    Pourtant le jour revenant, on en mène pas large, le vent continue encore de forcir et ce sont les coulisseaux de la GV qui se cassent, les uns après les autres, jusqu’à que la GV ne tenant plus que par la drisse, abîme la drisse elle même : et donc plus de GV fonctionnelle. Le génois à l’avant est le plus petit des deux qu’on a installé pour le gros vent, et donc on ne fait plus de vitesse. Jusqu’au 2 Janvier au matin, on pensait qu’on allait y arriver sur cette île. On a grappillé quelques milles avec les deux voiles, puis avec une, puis avec le moteur : mais le moteur avait déjà servi pour franchir 30h de pétole, et donc nous sommes arrivé.e.s à court de gasoil. Bien qu’il ne restait plus que 12 milles nautiques (en route directe), on se rend compte qu’on n’arrivera pas sur l’île par nous même, car le vent refuse de nous emmener dans la direction de cette île mystérieuse qu’est Porto Santo, et la mer est déchainée. On la voit fantomatique au loin, haute perchée, et on imagine tour à tour ce qu’on aimerait y voir. Un kebab et un café pour Anna, une douche, un sèche-linge et un bar pour Dimitri, ou encore pour Morgane une île fleurie. Mais il faut se résigner, le courant nous déporte, on a plus de grand voile, plus de moteur : on décide donc d’appeler les gardes cotes locaux, pour demander un remorquage jusqu’à l’île.

    Après une heure d’appels VHF grésillants et d’appels téléphoniques avec le seul tel qui fonctionne de notre côté (merci le vieil iphone de Morgane) : ils nous expliquent qu’ils n’ont pas moyen de nous aider à nous remorquer aussi loin, et qu’on doit se rapprocher pour être pris en charge par la marina. A moins de 2 milles des côtes, ils ne peuvent rien pour nous. Mais qu’il ne faut pas hésiter à les appeler si on a besoin d’aide dans la nuit… La blague, puisqu’ils ne peuvent rien pour nous. D’abord déçu.e.s de cette réponse, on décide de réparer la GV du mieux qu’on peut pour remettre des coulisseaux et tenter de remonter tant bien que mal le vent qui nous empêche d’approcher, en vain, et Dimitri tranche : tant pis, alors on va aller jusqu’aux Canaries en direct. Et pour la nuit, puisqu’il est annoncé 30-40 noeuds de vent, on enroule la GV pour la protéger et on va laisser le bateau dériver avec l’ancre flottante. On installe tout le barda, et épuisé.e.s on mange des pâtes et tout le monde va au lit pour une nuit réparatrice, bien que bercée par le fracas des vagues sur la coque. 

  • Le calme avant la tempête : De Cascais à Madère ?

    Le calme avant la tempête : De Cascais à Madère ?

    28 décembre

    La veille, on a décidé qu’on tenterait le coup : pour aller à Madère, en 4 jours de navigation, avec 3 jours bien (dont 1 en pétole, donc 2 en fait), et le dernier qui peut finir en grosse dépression si on est pas assez rapides pour arriver. C’est un pari risqué, on a beaucoup hésité à Lisbonne en vérifiant les données météo toutes les heures. La dépression sur Madère est formelle, elle viendra, pour le passage vers la nouvelle année. Sacrée manière de rentrer dans 2026. 

    Et donc en ce matin du 28 décembre, un dimanche, on part sous le ciel bleu, et Lisbonne s’éloigne de nous. Ça y est, on quitte le continent européen, comme les grands gréements d’exploration (et de colonisation!) avant nous. La première journée se passe sans encombre, une petite houle, du vent, on arrive pas à tenir le cap 225 degrés à cause de la houle donc on oscille autour. Vient la première nuit de veillée, la première où on utilise le pilote automatique quand le vent tombe dans la nuit.

    29 décembre – Pétole

    C’est le jour de la pétole ultime. Zéro vent, pas une brise sur l’eau. Une mer d’huile, de reflet miroir des nuages qui passent et du soleil éclatant. Gare aux insolations, et toutes les joues de l’équipage ont pris des couleurs. C’est le jour où on mange des plats qui demandent du temps et un calme  de la mer : des courges et betteraves dorées longuement au four avec une sauce au citron et aux épices, et des strombolis le soir, croustillants et gourmands, avec leur dose de beurre ailé.

    Dans l’eau miroir, on voit passer des tortues, une à une, jamais en groupe, qui se hissent à la surface et semblent faire la planche pour savourer le soleil. 

    30 décembre

    Il pleut un peu la nuit et en ce début de journée, mais rien de bien grave. Le vent est revenu, et la nuit a aussi laissé un calamar sur le pont, qui a sauté sur le bateau pour se protéger d’un prédateur peut être. Son œil est d’un bleu lapis-lazuli incroyable. Son corps est très caoutchouteux et il est gris clair parsemé de petits points plus sombres. Alex décide de l’utiliser comme appât pour pêcher car il est déjà mort. Mais la pêche sera infructueuse, ce qui n’empêche pas des oiseaux de tourner autour de nous le temps de la pêche. Le vent fort du matin devient plus doux l’après midi, et à force de chanter à tue tête le midi, le soleil pointe son nez dans l’après-midi. Comme on fait des quarts d’une heure en solo, tout le monde dort plus et on est plus reposé.e.s. Tant mieux car il va nous falloir de l’énergie pour la fin.

  • Noël à Cascais (Lisbonne)

    Noël à Cascais (Lisbonne)

    Fêter notre 25 décembre avec le vin offert par les ami.e.s et les cadeaux qu’on avait glissé sous la cale !

    25 décembre

    Noël à Cascais : on a pris le temps de se lever tard et de manger la suite du repas de réveillon de la veille : un second round de lasagnes. C’est aussi le jour du petit dej aux pasteis de nata, de dessiner des fous de Bassan ou des orques, et exorciser ce qui aurait pu arriver en mer. Il y a le safran à vérifier maintenant qu’on est au port, notamment des fixations qui ont pris un bon coup. C’est aussi le jour de la lessive et des douches qui font beaucoup de bien à tout le monde ! On ouvre les cadeaux laissés par les ami.e.s à notre départ et on se sent chanceux.ses.

    26 décembre

    Grand soleil. Jour de réparation du génois pour renforcer un endroit qui a trop frotté, mais aussi de petites choses sur le bateau, refixer les chandelles, préparer correctement les tangons, etc. Après tout ça on finit même par pique-niquer dehors et pour la première fois on a pas froid, il fait bon. On sent qu’on est au sud. On part pour Lisbonne en train à l’heure du goûter et on achète plein de crayons de couleur une fois là bas, on dessine sur les carreaux blancs de Lisbonne et on s’arrête pour regoûter une réconfortante caldo verde.

    27 décembre

    Lisbonne sous la pluie et le froid. Toujours pas de fenêtre météo pour aujourd’hui et rien ne s’annonce en direct pour les Canaries. Du coup, cap sur le musée ethnologique de Lisbonne, pour son expo sur la colonisation portugaise et la décolonisation des imaginaires. Pendant ce temps Dimitri tente de réparer le pilote automatique. Retour pluvieux, et donc on se met à cuisiner des galettes dans le bateau : ça sent divinement bon.

  • Touché, mais pas coulé

    Touché, mais pas coulé

    Muxía, Espagne – 22 Décembre 2025.

    Après 2j en escale pour laisser passer un épisode orageux, on décide de reprendre la mer pour rejoindre le Portugal. L’idée est d’enchainer 2 nuits de suite, la météo le permet, mais les conditions vont être un peu sport.

    De la pluie est prévue pour la première nuit (beaucoup, 19mm sur 24h), un vent établi un peu fort (22 noeuds) avec de bonnes rafales (29 noeuds) avec un mer bien formée (entre 3 et 4m de houle). On sait que ça va être dur, mais on se réconforte en se disant que le soleil va arriver sur la journée qui suivra, et que c’est peut être une de nos dernières nuits à subir des conditions hivernales un peu rudes puisque plus le temps passe et plus on se rapproche du Sud.
    Mais c’était sans compter sur la présence des orques ibériques, normalement peu présents dans cette région à cette période de l’année…

    Il est 2h du matin, on est à 22 milles nautiques (35km) de la côte, j’attaque mon quart à la barre, tout le monde dort. Le bateau fait route avec un appui moteur pour braver une forte averse et une houle formée. L’obscurité est telle qu’on ne distingue pas la séparation entre la mer et le ciel, et puis de toute façon la pluie fouette trop le visage avec le vent donc je reste concentré sur le compas pour tenir le cap et lutter contre la houle qui cherche à nous dévier.
    Tout à coup, une force violente s’exerce sans prévenir sur le safran. Pensant d’abord qu’il s’agit d’une vague un peu plus puissante que la moyenne je tente de résister pour maintenir la trajectoire du bateau mais la force est bien trop intense, insiste, emporte mes bras, et le safran part se fracasser contre sa butée de fin de course. Immédiatement, une nouvelle force vient s’exercer et envoie le safran en rotation à toute vitesse dans l’autre direction. Les chocs sont impressionnants, le safran risque de lâcher, le bateau est hors de contrôle, et je m’inquiète du risque de casse pouvant entrainer une voie d’eau…

    Je comprends vite qu’il s’agit d’une interaction menée par des orques ibériques, connues pour le comportement joueur avec les safrans de bateaux. Je décide de réveiller Laura, l’informe de la situation, et lui demande de lancer une alerte sur la VHF pendant que je reste au poste de barre à essayer de soulager le safran, bien que la trajectoire du bateau soit totalement incontrôlable.

    On suit les recommandations, dont on avait pris connaissance en amont, qui consistent à se faire discrets pour ne pas susciter la curiosité des orques. Faire le moins de bruit possible, éviter les flashs lumineux, et ne pas opposer de résistance pour rendre le bateau le plus « ennuyant » possible pour que les orques se désintéressent au plus vite. 4 ou 5 coups sont portés au safran, je sens les butées qui résistent, en souffrance, un autre coup tente de soulever le safran, j’entends un craquement, je m’inquiète pour le tube de jaumière (pièce qui assure le passage et l’étanchéité de la mèche du safran a travers la coque), si il s’abime ou cède il y aura risque de voie d’eau… Finalement l’interaction ne dure pas longtemps et après 2 ou 3 minutes, les coups s’arrêtent et le safran reprend ses oscillations générées par la houle.

    Le bateau continue de dériver en faisant des cercles, malmené par la houle. On laisse volontairement le safran libre afin ne pas stimuler les orques, ne sachant pas si elles sont toujours là. La barre semble avoir tenu le coup, elle tourne dans un sens puis dans l’autre en suivant les mouvements du bateau. C’est bon signe, ça veut dire que les commandes de direction sont opérationnelles et que le safran est probablement encore fonctionnel. On inspecte les fixations du safran, le tube de jaumière a tenu le coup, l’étanchéité semble correcte. Une fixation mineure est cassée, ainsi que le vérin du pilote automatique, qui bien que débrayé, n’a pas résisté aux coups qui ont forcé sur les butées. Après 15min à avoir laissé le bateau dériver, on décide de reprendre progressivement le contrôle, tout en limitant au maximum les oscillations sur le safran afin d’éviter au maximum d’attiser la curiosité des orques au cas où elles seraient encore dans les parages.

    Au final plus de peur que de mal, l’interaction aura été brève, et les dégâts seront mineurs. L’abri le plus proche est à plus de 4h de route à l’Est, comme l’état du bateau semble correct on décide de poursuivre notre route vers le Sud. Plus tard dans la journée une inspection du safran à la caméra confirmera qu’il est intact, ce qui nous permettra d’enchainer avec une deuxième nuit, comme prévu initialement, dans des conditions bien plus agréables cette fois ci.

    Touché, mais pas coulé, l’aventure reprendra après une courte escale technique à Cascais !

  • Naviguer en Galice : de Viveiro à Muxia

    Naviguer en Galice : de Viveiro à Muxia

    Arriver à Viveiro, puis à la Corogne, et enfin à Muxia : dans une des rias galiciennes.

    Jour 9 – Une journée à Viveiro

    La matinée était inexistante. Que du sommeil lourd dans nos cabines, ah que c’est bon de dormir à terre après plusieurs jours de quarts, de réveils toutes les deux heures, de repas mangés vite. On part en balade dans la ville et on voit une crèche immense dans le quartier historique, une crèche si grande qu’il y a aussi le marché, la maison traditionnelle, toutes les activités d’un village espagnol pendant la période de Noël. Tout est fait de vieux mannequins de magasins et de mousse expansive. Impressionnant et creepy à la fois. Il faut finir le munster au bateau, ça commence à être prenant au nez quand on met la tête dans le « frigo ». Alex a la douce idée de faire des gnocchis avec le reste de munster, et donc on roule des centaines de boules de patates à la fourchette. Un délice ce plat.

    Jour 10 – direction la côte ouest espagnole 

    Aujourd’hui réveil de bonne heure et cap sur La Corogne, une grande ville de Galice, pour s’abriter d’une dépression à venir, une des dernières qui nous embêtera je pense, et aussi pour trouver un magasin de pièces de bateau et enfin faire fonctionner le pilote automatique. La côte qui s’éloigne est magnifique, orange rouge rouille des fougères, le vert sombre des pins, la roche noire grise des falaises montagnes. Ici la montagne tombe dans la mer. On va caboter au bord de ces côtes, et tenir son cap est ici tumultueux mais agréable à faire. Il est plus difficile de cuire les gnocchis au four pour un deuxième round, et je me retrouve couverte de sauce munster, chic ! Tout est chaos dans le bateau car beaucoup de choses sont tombées à la gîte, on rangera plus tard. Les patates douces coupées ressemblent à des morceaux d’ardoise, et la preuve est qu’ils sont craquants à la sortie du four. Dur de couper sur le pont. 

    On rencontre pendant des heures durant des dauphins qui s’aventurent sous notre bateau et font des ronds des sauts, encore et encore. Des petits, des grands, plein de dauphins communs, en bande. C’est merveilleux. On alterne entre grains et soleil, et on arrive enfin à la Corogne dans la soirée, exténué.e.s de la journée. Un empenadas et au lit. 

    Jour 11 & 12 – La Corogne

    Il y a une tempête prévue ici à la Corogne, et donc on y reste un peu. C’est même difficile de faire des travaux pour le bateau, car il y a tellement de vent et de pluie. Même nos pare-battes ne tiennent plus le coup ; dégâts de tempête : une amarre sciée, deux pare-battes éclatés et un à l’eau (récupéré). Plus que 4 pare-battes opérationnels. On savoure ce moment pour se faire des bonnes choses à cuisiner, et aussi à goûter : la cuisine de Galice est délicieuse. On goûte à la soupe galicienne (un caldo), aux fruits de mer (couteaux, saint-jacques, etc), empanadas, churros con chocolate, tortillas et beaucoup d’autres merveilles.

    Jour 13 – Départ pour la côte ouest : Muxia

    On prend le départ de la Corogne au petit matin, même si on est toujours en retard d’une heure en général. Dimitri a estimé un temps variable pour y arriver, car à cause de la tempête précédente, il y a beaucoup de houle dès qu’on sort du port : environ 5 mètres de colonnes d’eau à enjamber avec le bateau. Donc on peut autant faire 3 noeuds de vitesse que 5 : autant dire qu’on arriverait soit à 3h du matin soit à 20h, ce qui fait une sacrée différence. Finalement, ce fut la meilleure option, la navigation fut très bonne et on a pu surfer sur les vagues avec Sirius. Il fait toujours froid donc on attend impatiemment la chaleur des Canaries, et la fin des jours courts. Bientôt, on passera enfin le dernier jour le plus court de l’année. On est le 19 décembre.

    Jour 14 & 15 – Muxia

    Muxia est un petit port galicien assez mignon, avec 4000 habitant.e.s. Evidemment tout le monde nous regarde quand on rentre acheter des salsa verde en épicerie ou qu’on commande des pimientos verde au bar, avec encore la fameuse Estrella Galicia ou la Mahou, les bières locales. Avec Morgane on va crapahuter et se balader du côté de l’église de Santa Maria de la Barca, avec ses trois pierres magiques. A cause de la pluie et du vent on parvient à aller voir juste l’une d’entre elles, la pierre d’Acabar, sensée osciller magiquement : symbole de bonne augure pour les marins qui partaient le lendemain. Elle peut aussi ne pas osciller, et elle ne l’a pas fait pour nous, d’ailleurs étrangement nous ne sommes pas parti.e.s le lendemain. Hasard ? Je ne crois pas :).

  • Golfe de Gascogne en trois jours

    Golfe de Gascogne en trois jours

    De Camaret-sur-mer à Viveiro en Espagne, on dégolfe !

    Jour 5 – vendredi soir on dégolfe !

    Après une petite nuit, et un petit quart, on somnole à tour de rôle sur le pont. La journée est soleil, lascive et belle : le vent quant à lui on l’attend. On dégolfe avec peu de vent, mais certains moments, le vent vient quand même nous visiter. La nuit arrive vite en ce soir d’automne hivernal, et un des derniers aussi court. La lune ressemble à une tranche de citron comme hier et j’ai vu 25 étoiles filantes, puis j’ai arrêté de compter. Cap au sud.

    Jour 6 – en plein milieu du golfe de Gascogne

    La deuxième et vraie première nuit de quart est passée, et l’heure dure se situe vers 3-4h du matin. Un soleil éblouissant qui rosit nos joues nous accompagne toute la journée, mais le vent n’est toujours pas là, alors on avance au moteur, aidé par la voile. Anna va mieux, elle avait le mal de mer depuis le départ : ça y est elle s’amarrine comme dit Morgane. Le bateau devient de plus en plus pour tout l’équipage une maison sur l’eau, que l’on peut arpenter sans crainte d’être malade. Le velouté est fini, et je me suis mise à cuisiner un chili sin carne. La nuit des étoiles filantes est ce soir : du 13 au 14 décembre.
    Il y avait des étoiles filantes et Sirius brillait dans le ciel à côté d’Orion, mais surtout, il y avait des étoiles de mer, des lucioles dans l’écume du bateau : des microscopiques planctons qui s’activaient de lumière à chaque remou de l’eau. L’eau scintille de centaines de ces petites lumières, qu’on croirait être le reflet des étoiles sur une eau intranquille.

    Jour 7 – Golfe de Gascogne

    Cela fait bientôt une semaine qu’on est parti.e.s. On a bien avancé dans le golfe, depuis des heures et des heures nous sommes sur la plaine abyssale de Biscay, avec 4000 mètres de profondeur. On parle de cachalots et de calamars géants. C’est peut-être l’origine de l’histoire du kraken ce calamar géant que presque personne n’a jamais vu. Il faut croire que l’océan nous écoute, en tout cas ses créatures, car deux rencontres incroyables se sont ensuite passées : après avoir croisé un requin?, à l’aileron bien crochu, je vois une heure plus tard un pchhou d’eau et puis un évent : un cachalot ! Je crois rêver mais non je vois un deuxième jet d’eau propulsé par l’évent. On arrive pas à distinguer sa taille, mais sa tête est formelle : c’est bien un cachalot, tout seul, remonté pour respirer, juste à côté de nous. Je n’en reviens pas, bien sûr c’est chez lui ici, mais qu’il nous permette de le rencontrer, je suis très émue.

    Jour 8 – arrivée tardive en Espagne !

    Ça y est, après une dernière journée de navigation, on a dégolfé. Le vent nous a refusé un peu vers l’ouest et donc on a fait plein sud un peu est, dans les terres de Galice en Espagne un peu hors du parcours d’une transatlantique et un peu protégé.e.s aussi (il n’y a pas d’orques dans cette zone). Viveiro nous voilà !

  • Le grand départ depuis l’écluse de Morlaix

    Le grand départ depuis l’écluse de Morlaix

    Du départ à l’écluse de Morlaix, en passant par l’Aber Wrac’h, Camaret-sur-mer, pour quitter la Bretagne et partir direction l’Espagne, par le golfe de Gascogne.

    Jour 1 – 8 décembre 2025, Port de Morlaix

    Jour de départ. Jour de fatigue surtout au début. Jour de 556ème chose à ne pas oublier : passer l’aspirateur, prendre ses sandales, arriver à temps à l’écluse. Poser enfin tous les sacs dans le bateau comme on jette un boulet. Enfin, la joie après le moteur qui s’allume, ne pas se rendre compte tout de suite qu’il y a plein de petites personnes là bas au fond. Les ami.e.s qui attendaient qu’on parte à 9h. Les ami.e.s qui chantent pour nous alors on fait une boucle pour elleux, pour mieux les entendre. L’enthousiasme monte, rire avec la gorge élargie. L’air qui fouette les joues, le vent vivant. Qui nous emmène plus loin, qui nous bouscule ensuite, avec son amie pluie. Finir la journée difficilement (un gros vent échelle 8 sur l’échelle de Beaufort est arrivé plus vite que prévu), en saccade comme cette pluie qui fait mal, qui ne veut pas qu’on la regarde. Barrer, barrer jusqu’à en avoir mal aux doigts de froid. Mais voir des dauphins. On pense aux jours chauds, on se demande si ça va arriver un jour. Quand. Déjà, on arrive pour aujourd’hui à l’Aber Wrac’h.

    Jour 2 – Aber Wrac’h

    Veille de mon anniversaire. Je repense à ce que Virginia Woolf a écrit à l’aube de ses 33 ans également, en janvier 1918 dans son journal de bord : “The future is dark, which is the best thing the future can be, I think ». Je me dis que ça doit être la phrase du départ, la phrase de l’incertitude, de la joie de pas savoir, du temps obscur et encore à venir. Je tisse un filet de nourritures pour le bateau, on passe du temps sur le lit de la cabine, on range 10 fois la même casserole et on mange du munster qui vient de notre « frigo » : Alex nous a fait la surprise d’en ramener dans le bateau. Tout devient source de nouveau rythme et un air de vacances s’installe. Pourtant hier, on ne savait pas ce qu’on allait devenir, quand on allait arriver.

    Jour 3 – 22h57 – Camaret sur mer

    On est reparti.e.s en mer, cap à l’ouest et sud. Il y a des temps lascifs devant la mer où on ne peut que la regarder, et des temps accélérés où il faut réagir très vite. Et il y a des temps suspendus, comme quand les dauphins se sont approchés de nous cet après-midi, sous le soleil. Des dauphins immenses qui ont fait des ronds sous le bateau, des fous de Bassan qui ont fait des têtes dans l’eau aussi. On passe la pointe Saint Mathieu, le lieu le plus à l’ouest de toute la France, sous une lumière magique de fin de journée. Tout le monde s’acclimate déjà plus à la vie en mer, même si on est seulement capables de manger les biscuits alsaciens d’Alexandre ou de manger un repas devant la mer, doucement. Le soir : arriver au début de la nuit, et se rendre compte que l’estomac est bien reposé, il veut des crêpes. Il les aura. C’est mon anniversaire et c’est la première fois que je le fête en mer. Aller me coucher sur cette phrase de la poétesse Audre Lorde : « Je suis revenue à mon corps, car où d’autre aurais-je pu aller ? »

    Jour 4 – Camaret sur mer – départ 3h

    Vendredi, jour des préparatifs pour un départ au début de la nuit. On range et dérange, range de nouveau, on lave on essuie on frotte et surtout on sèche. Morgane fait un velouté dubarry sans dubarry, et un petit salé au tofu. Nous sommes fin prêt.e.s avec plein d’oublis que nous ne verrons que plus tard. Dimitri fait un point sécurité, et on part, on largue des amarres.