Échec et dé-mât-age

Sirius est bien arrivé en Guyane. Mais sur la route nous avons fait l’objet d’un gros accident… On s’est fait percuter par un chalutier brésilien qui nous a littéralement foncé dessus. Récit du scénario catastrophe ayant entrainé notre démâtage.

5 mars

Sirius s’apprête à repartir après avoir passé 2 nuits au mouillage à Marajó. C’était notre dernière escale sur le territoire brésilien. La navigation prévue devrait durer un peu moins de 4 jours, le vent prévu est bon, la houle est correcte, il faudra juste traverser les grains, très fréquents à cette période dans la région.
L’équipage n’est constitué que de Laura et moi. On lève l’ancre vers 10h30, et on décide d’installer un roulement de quarts, en solo toutes les 2h, afin d’assurer une veille constante jour et nuit.

Les prévisions météo sur la traversée qui nous attend.

6 mars

On est repassés dans l’hémisphère Nord en fin de nuit.
Les conditions météo sont bonnes, les quelques grains que l’on n’arrivera pas à éviter ne durent pas bien longtemps et le soleil refait ensuite rapidement surface pour nous aider à sécher.
Pendant toute la journée on traversera l’embouchure de l’Amazone pour continuer notre route vers le Nord Ouest en direction de la Guyane.

7 mars

On est à mi parcours. Sirius progresse comme prévu, avec une bonne vitesse. Le vent est bien établi, travers tribord amure, avec une vitesse de 15-20 noeuds. 2 ris sont pris dans la GV pour limiter les départs au lof, et le génois est enroulé de quelques tours pour équilibrer les forces.
Les courants de marée sont puissants, ce qui n’est pas tellement étonnant vu le débit des fleuves du coin… À chaque marée descendante on bénéficie d’un courant favorable qui nous aider à avancer. On atteint facilement les 7 à 8 noeuds en vitesse GPS. Lorsque la marée remonte, le courant nous freine et la dérive des vents augmente, ce qui a tendance à nous rabattre vers la cote à l’Ouest, tout en diminuant notre vitesse vers 4 à 5 noeuds.
Depuis 2j on est habitués, et a chaque marée descendante on reprend de la marge pour rester suffisamment loin des dangers de la côte en cas de grain prolongé susceptible de survenir pendant une marée défavorable.

Vers la fin de la journée les grains s’intensifient. Les accalmies se font plus rares, et la visibilité devient très mauvaise tellement la pluie est intense. Un épisode de pluie va même durer pendant une douzaine d’heures consécutives, et ce pendant toute la nuit jusqu’au dimanche matin.

8 mars

En début de matinée le beau temps était en train de revenir. On se réjouissait à l’idée d’enfin pouvoir faire sécher nos vêtements trempés depuis la veille avec enfin un rayon soleil. La Guyane n’était plus qu’à une petite journée de navigation, et on se rapprochait de plus en plus des eaux territoriales françaises.

Notre position à 10h45. Dans moins de 2h on sera dans les eaux françaises !

Laura a pris son quart à 10h. Je suis de repos à l’intérieur le temps d’une sieste pour récupérer de la nuit sollicitante.

Vers 11h45, depuis la cabine avant, j’entends une voix étrangère suivi d’un cri, un choc et je vois par le hublot une partie du pont s’envoler. Tout ça en même temps. La seconde d’après j’étais dehors, Laura était là, sonnée par ce qui venait de se passer, elle n’était pas blessée moi non plus. Le mât était couché dans la mer, on venait de se faire percuter par un chalutier.

La collision des coques a été évitée, mais son tangon latéral est venu percuter notre gréement. L’étai s’est rompu ainsi que les haubans latéraux côté bâbord. Le mât s’est cassé en deux et est tombé sur tribord. Le temps de faire les vérifications vitales que personne n’était blessé, on relève la tête, le chalutier, indemne, prenait la fuite sans même se soucier de savoir si il y avait des blessés et si le bateau était toujours étanche… 🤬
Évidemment il n’était pas sur l’AIS (dispositif qui permet d’identifier les navires aux alentours et de prévenir le risque de collision), et il progressait vite, au point qu’on ne puisse déjà plus relever son nom sur la coque. On a juste de temps de voir qu’il était sous pavillon brésilien.

Pas de temps à perdre, le mat couché dans la mer et encore partiellement accroché au bateau tapait sur la coque sous l’effet de la houle et menaçait de générer d’autres dégâts. L’urgence était aussi de faire le point sur l’état de la coque afin de vérifier qu’elle est bien toujours étanche. Par chance c’est le cas, alors on s’emploie à sécuriser le bateau pour éviter d’aggraver les dégats et tenter de sauver ce qui est récupérable. D’autant plus qu’un deuxième chalutier fonce dans notre direction. À ce stade le bateau est à la dérive, et n’ayant plus de propulsion on ne peut plus contrôler notre trajectoire. Mettre en route le moteur aurait été trop risqué tant que le gréement était dans l’eau, puisque l’hélice aurait pu facilement avaler un élément susceptible d’entrainer une avarie moteur et une voie d’eau. Heureusement le deuxième chalutier nous évitera.

Après 5h à fabriquer des palans et des leviers avec les moyens du bord, pendant que le bateau était à la dérive on a pu remonter le mât de l’eau et l’harnacher le long de la coque de manière à sécuriser la totalité du gréement afin de pouvoir reprendre notre route, au moteur, peu avant la tombée de la nuit. Il nous reste une quarantaine de milles nautiques jusqu’à Cayenne, on estime une arrivée dans environ 8h, soit vers 1h du matin.
N’ayant plus de mat, nous n’avons plus de feux de navigations pour être visible de nuit, et nous n’avons plus d’antenne VHF, ce qui réduit considérablement notre portée d’émission / réception. Il nous reste la VHF mobile, ainsi qu’un téléphone satellite en cas d’extrême urgence. L’arrivée à Cayenne se fera donc dans la plus grande vigilance, et heureusement sans encombre supplémentaire.

En Guyane il n’y a pas vraiment de ports de plaisance, on se contente donc d’un mouillage dans la rivière du Mahury. Pourtant, on est, semble-t-il, au meilleur endroit possible de Guyane pour accueillir les plaisanciers… Autant dire qu’il semble très improbable que l’on arrive à faire les réparations nécessaires dans la région. Mais ce sera un problème pour plus tard.
Pour l’heure on est sains et saufs, à l’abri, on est parvenus à sauver le bateau, et a ramener le gréement. On se réjouit d’avoir eu de la chance dans notre malheur, la situation aurait pu être bien pire.