Suite à notre démâtage au large du Brésil, on a pu trouver refuge en Guyane, à Dégrad des Cannes, un mouillage à l’abri dans la rivière du Mahury, au Sud de Cayenne.
Mais rapidement, on réalise que la Guyane semble peu propice pour réaliser les réparations nécessaires…
La pratique de la plaisance est très peu développée sur le territoire, et bien que l’accueil ait été très chaleureux avec beaucoup de belles rencontres et de personnes disposées à nous aider, il nous a été impossible de trouver des compétences essentielles telles qu’un gréeur pour établir un diagnostic sur la faisabilité ou non de réparer notre mât, ou encore une maître voilier pour mener à bien la réparation de nos voiles déchirées.
Par ailleurs, l’ancienne marina de Cayenne dédiée à la plaisance ayant été démantelée sans être remplacée, le territoire manque cruellement d’infrastructures puisque nous devons nous contenter de ce mouillage dans la rivière du Mahury, et l’accès à une grue pour envisager un éventuel remâtage semble compliqué et/ou très onéreux.
Face à ce constat, on réalise rapidement que notre meilleur option consiste à rejoindre les Antilles, où il sera alors plus facile pour nous de faire réparer notre mât, ou d’en trouver un de rechange, puisque l’activité de plaisance y est autrement plus développée qu’ici.
Reste donc à effectuer les réparations essentielles en Guyane, et à construire un gréement de fortune afin d’être en mesure de rallier la Martinique pour y faire ensuite le gros des reparations.
État des lieux
Conditions météorologiques
La Martinique se trouve à environ 800 milles nautiques de Cayenne, au Nord Ouest. Le vent est stable, il provient majoritairement de l’Est, ce qui indique une navigation au travers voire éventuellement un peu au largue si on a de la chance. Le courant est favorable, il devrait constamment nous aider à remonter vers les Antilles avec une intensité variable entre 1 et 3 noeuds selon les endroits.


L’ensemble de ces paramètres sont favorables pour nous permettre de faire route avec un tel handicap, puisque l’on peut même espérer avoir la possibilité de rejoindre la Martinique sans avoir besoin de remonter contre le vent.
Le gréement
Lors du démâtage, le mât s’est cassé en 2, pile à l’endroit où sont fixés les bas haubans, juste sous le premier étage des barres de flèches.
Le mât d’origine mesure 15,10m, donc concrètement, on dispose de la partie inférieure du mât qui mesure environ 5m, et la partie supérieure qui mesure environ 10m.
Le pied de mât s’est arraché du pont lors du démâtage (les 6 vis qui assurent la fixation ont été sectionnées), mais par chance le pied a pu être récupéré avant de tomber à l’eau dans les secondes qui ont suivi le démâtage, et le pont semble en assez bon état pour envisager de réinstaller le pied de mât.
Comme tout le gréement a pu être sauvé, on dispose également de la bôme qui mesure environ 5m, ainsi que 2 tangons, plus légers et maniables que la bôme, qui font chacun 5m également.



La partie inférieure du mat a l’avantage de pouvoir être réinstallée directement dans le pied de mât et de disposer ainsi d’une base fiable et solide. De plus elle est équipée avec les poulies sur la partie basse qui pourront être réutilisées pour notre gréement de fortune, ainsi que le vit-de-mulet (pièce de jonction avec la bôme) dans l’hypothèse où on aurait besoin de la remettre.
En revanche, il faudra sur la partie haute installer un système pour venir y fixer les haubans qui tiendraient le mât de fortune, ainsi que les poulies pour pouvoir hisser les voiles. Le principal inconvénient étant que cette section ne fasse que 5m, ce qui réduit considérablement notre surface de voile possible par rapport aux 15m initiaux.
La partie supérieure du mât a l’avantage d’être 2x plus longue, mais nécessite d’être retravaillée à l’endroit de la cassure pour pouvoir s’insérer dans le pied de mât, et nécessite également de venir y rajouter un système à la base pour les poulies de renvoi. À date, ne sachant pas si le mât actuel pourra être réparé, et même si on a peu d’espoirs, on préfère quand même limiter autant que possible les altérations qui pourraient impacter la possibilité de le réparer. Aussi, cette section est beaucoup plus lourde, ce qui représente des efforts plus conséquents dans les futurs haubans et un risque supplémentaire pour le bateau ou l’équipage en cas d’avarie sur le gréement de fortune. Également, vu la taille, il paraît peu probable que l’on arrive à réinstaller cette portion sans système de levage externe, sachant que l’on est 2 à bord et que le bateau est au mouillage.
Il semble donc plutôt pertinent de réutiliser la partie inférieure de mât pour en faire notre mât de fortune.
Notre mât de fortune
Le choix du mât étant fait, reste maintenant à décider de comment il sera fixé. Naturellement, à la base je compte réutiliser le pied de mât, moyennant les remplacement des vis cassées évoquées précédemment.
Pour la partie haute, je décide que le mât sera d’abord tenu par 3 cordages réglables depuis le cockpit de bateau qui aideront au hissage (en rouge sur le schéma ci-dessous), puis 2 cordages supplémentaire, montés sur palans pour jouer le rôle des haubans eux aussi réglables depuis le cockpit du bateau (en bleu).

L’étai, centré à l’avant du bateau empêchera le mât de basculer vers l’arrière, et les deux bastaques, fixées dans les angles tribord et bâbord de l’arrière du bateau assureront une triangulation efficace pour dresser le mât progressivement. Elles seront frappées sur les poulies qui servent traditionnellement au spi et seront renvoyées sur les winchs au cockpit afin de permettre la manœuvre de levage et d’installation du mat de fortune.
Reste maintenant à attacher tous ces cordages en haut du mat, et à ne pas oublier non plus de prévoir des drisses pour permette de hisser les voiles quand le mat sera en place.
Pour ajouter ces points de fixations, je décide d’assembler de chaque côté 2 manilles, la première sans goupille qui servira de crochet insérée directement dans le profil du mât via l’aluminium éventré, elle meme insérée dans la goupille d’une seconde manille qui servira à accueillir les fixations de notre haubanage de fortune.


Les haubans et les bastaques latéraux sont tous fixés dans ces assemblages de manilles latérales, l’étai quant à lui fait le tour complet du mat en passant dans les manilles de chaque côté pour les maintenir en place.
Les drisses sont installés via des pattes d’oies en dyneema pour répartir les efforts sur les 2 côtés, et le scotch à la base sert juste à protéger les cordage de l’abrasion car l’aluminum est un peu abîmé ce qui pourrait à la longue endommager les cordages qui serviront à tenir le mât…


La manœuvre de levage peut démarrer.
Avec Laura on positionne le mat en appui sur son pied, je reste à l’avant pour soulever la partie haute et commencer à donner de l’angle pendant que Laura reprend la tension dans les bastaques pour équilibrer et hisser l’ensemble grâce aux winchs. Une fois le mât dressé à la verticale, je frappe les haubans pour sécuriser l’ensemble. À tribord, la cadène est inaccessible car la section restante du mât cassé est couché dessus, je décide donc de faire une triangulation avec du dyneema sur le rail de fargue pour répartir les efforts et pour rehausser la poulie du palan afin qu’elle soit dans l’axe vertical des taquets du cockpit.


Le mât de fortune est en place ! Il temps de s’occuper de la voile !

Notre voile de fortune
En conditions normales, avec son mât de 15m de haut, le bateau dispose d’une surface de voiles d’environ 70m2 répartis entre le génois et la grand voile.
Avec un mât de 5m, si on considère une voile triangulaire, on peu donc espérer disposer d’une voile de… 12,5m2…
Or, les voiles sont volontairement hautes pour capter de la puissance en hauteur, là où le vent est frais car puissant et non perturbé par la surface de la mer. Avec une telle voile, la surface disponible dans les 2m les plus hauts du mat tombe à… 2m2… ce qui semble ridicule pour propulser un bateau de 7,3t dans des conditions de vent normales !
Heureusement pour nous, les conditions météorologiques qui se présentent à nous devraient nous permettre d’envisager une voile carrée puisqu’on ne devrait pas avoir besoin de remonter contre le vent. Ainsi nous aurions un bon compromis pour maximiser notre surface de voile !
Avec un mât de 5m ainsi que 2 tangons de même taille qui peuvent servir de supports horizontaux pour la voile, on peut envisager une surface de 4m de haut par 5m de large, soit une surface totale de 20m2 dont 10m2 dans les 2m les plus hauts du mat.
L’idée est d’utiliser une bâche que l’on fixera sur les deux tangons horizontaux en haut et en bas pour faire office de voile, à l’instar des gréement tradition gaulois, ou vikings.

Un petit tour dans un magasin de bricolage à Cayenne, et on ressort avec une bâche de serre renforcée, des œillets à frapper, et du sandow. On se doute que les œillets seront fragiles, donc on décide d’augmenter leur nombre pour mieux répartir les efforts et on décide d’attacher la bâche avec du sandow qui amortira en cas d’à-coups et fera le rôle de fusible en se cassant si les conditions sont trop musclées et que la bâche menace de se déchirer.
De retour au bateau on rajoute les œillets, on assemble la bâche sur les tangons avec les tendeurs, et voici venu l’heure du test.
À l’ancre dans la rivière on hisse la voile, le courant face à nous, mais dos au vent. La bâche se gonfle, elle prend la forme espérée. Sur le rivage on voit que les arbres défilent légèrement, c’est bon signe, le bateau avance et contre le courant de la rivière ! Le test est concluant !


Naviguer sous gréement de fortune
Maintenant que le gréement de fortune est prêt, il va falloir le tester en conditions réelles.
On finalise la préparation du bateau pour reprendre la mer, on effectue les derniers relevés météos sur la période à venir, et on avitaille pour une navigation que l’on estime à une dizaine de jours (en prenant l’hypothèse d’une vitesse moyenne de 3 noeuds)
Le plan est de faire une première journée pour tester le gréement en conditions réelles. Les îles du Salut, au large de Kourou sont sur notre route, on décide donc qu’on y fera escale au terme d’une journée de navigation pour y passer la nuit. Si le test est concluant, on poursuivra en direction de la Martinique, et s’il n’est pas concluant, on pourra faire une nouvelle escale à Kourou pour revoir l’ensemble.
Entre temps, on rencontre 2 équipiers, Alex et Keya, à Cayenne qui cherchent à rejoindre la Martinique en voilier, et qui ne semblent pas effrayés par le fait de faire route sur un bateau qui vient de subir un démâtage… Les 2 ont de l’expérience, alors on décide de leur proposer une place à bord en se disant que ce sera toujours plus reposant d’être plus nombreux à se relayer surtout vu les conditions quelques peu précaires.
On lève donc l’ancre de Cayenne en étant 4 à bord le lundi 6 Avril.
Une fois sortis du chenal de Cayenne, on met le cap sur les îles du Salut, qui sera le même ensuite pour poursuivre jusqu’à la Martinique.
Le vent arrive de travers, et on tente un premier hissage peu concluant. L’angle de la bâche n’est pas bon, le vent arrive trop de coté et pas assez de l’arrière, impossible d’avancer en l’état. La bâche fasseille, les tangons sont instables, tout menace de s’abîmer. On affale.
Je décide alors de tester une voile triangulaire dans l’espoir d’obtenir un meilleur cap vu que le vent arrive trop de travers. Seul le tourmentin, petite voile de tempête, est adaptée car c’est la seule voile qui possède un côté de moins de 5m qui puisse être hissée sur notre mât de fortune. Celle ci étant tout de même prévue pour le mât standard de 15m, il faut la hisser « à l’envers » en inversant les points de drisse, d’écoute et d’amure.
Le test est risible, le guindant, qui sert de bordure dans notre montage, est bien trop grand pour avoir un comportement adéquat, la voile se balade telle une banderole publicitaire, on l’affale aussitôt.
Bon, retour sur notre voile carrée… Le problème c’est qu’elle manque d’angle pour attraper le vent qui arrive de côté, et en l’état on ne peut pas lui donner un meilleur angle tant que la voile se situe derrière les haubans. On teste alors de ramener la voile devant le hauban bâbord, (tant pis si c’est moins joli parce que la toile vient en appui sur le hauban) et on change pour utiliser la drisse à l’arrière de mat au lieu de l’avant afin de garder un meilleur contrôle de l’angle sur le tangon supérieur. Aussi, on rajouter un cordage pour faire un ceinturage autour du mat afin d’aider aux manœuvres de hissage et d’affalage.
Nouveau test, cette fois ci l’angle d’incidence est meilleur, la voile est plus stable et on sent que le vent propulse le bateau !


De nouvelles optimisations sont possibles… Il faut redresser le mât qui a tendance à s’affaisser du côté de la voile en reprenant du hauban tribord. Il faut rehausser le point de drisse pour gagner en hauteur sur la voile. Et il faut trouver le moyen de stabiliser d’avantage les tangons en rajoutant des cordages…
L’escale aux îles du Salut sera l’occasion de refaire quelques optimisations sur le mât, toujours dans l’optique de faciliter les manœuvres de la voile carrée on décide de retirer le vit-de-mulet et la cloche de tangon pour un hissage et un affalage plus serein.
Plus le temps passe, et plus on améliore l’ensemble.
Alex propose de rajouter une écoute sur le tangon supérieur pour faciliter les manœuvres.
Keya propose de remplacer les œillets d’angle par des « poupées » afin que la toile résiste mieux aux efforts aux extrémités.
Laura renforce les œillets préventivement avec du scotch, et propose d’utiliser des cosses de noix du Brésil pour faire les poupées. Verdict, c’est très efficace !



Je propose également de rajouter des cordages entre le tangon supérieur et le tangon inférieur pour soulager le sandow inférieur afin qu’il ne soit plus en charge de porter le tangon. Les écoutes permettent ainsi de donner une forme au cadre et le sandow ne réagit alors plus qu’à la pression du vent sur la voile.
Finalement, changement de plan pour Keya, elle doit rejoindre la Martinique impérativement avant le 20 Avril, donc on décide de la débarquer à l’embouchure du Maroni, avant de prendre le large pour filer vers la Martinique.


Les jours suivants on continue de peaufiner notre gréement, et on reste très vigilants sur le risque de grain, en particulier la nuit, de peur de voir notre gréement de fortune s’arracher trop tôt dans l’aventure.
Finalement on avancera bien, et sans gros aléa météorologique. Le plus dur aura été de s’extraire des courants qui nous emportaient trop vers l’Ouest en direction de Trinidad, surtout suite à l’escale imprévue pour débarquer Keya. Heureusement on avait prévu un stock de gasoil pour avoir une autonomie moteur de 3j en cas de secours si on devait rallier un abri. Vu que le gréement se comporte bien, on décide d’utiliser un peu de moteur pour se replacer plus au Nord, plus loin de la côte, et s’extraire des courants côtiers qui veulent nous dérouter.

Le 16 Avril, en fin de journée, après 10j de traversée, on commence à distinguer les côtes de la Martinique.
Le gréement aura tenu, on ose à peine réaliser que l’on est dans le meilleur scénario que l’on s’était imaginé. La vitesse moyenne de ce périple aura été de 3,7 noeuds. On estime que le gréement de fortune nous aura apporté environ 2 noeuds de moyenne, le reste ayant été apporté par les courants favorables.



Ainsi s’achève la première grosse étape de notre aventure post-démâtage.
Maintenant, place aux vraies réparations !
En bonus, voici le dernier schéma d’une voile de secours, imaginée à partir de la GV, non testée, mais que j’envisageais en remplacement de notre voile carrée si on avait eu besoin de plus remonter au vent.

