Arriver à l’embouchure des deux fleuves : les rio Para et Amazonas, laisser notre bateau vers Belém pour en prendre un autre (avec hamac), et s’enfoncer un mois dans la forêt amazonienne.
On est si content.e.s d’arriver et de toucher terre, que l’écriture du journal de bord passe après. Il s’agit d’être pleinement dans l’instant présent, d’aller explorer Belém, trouver un hamac, manger de l’açai. Vivre, et écrire plus tard.
Cela m’a rappelé une discussion que j’ai eu un jour avec une navigatrice, qui me disait que ce n’était jamais reposant d’arriver quelque part. On pense qu’après une longue navigation, de la fatigue, on va se reposer à terre. On le croit fort à chaque fois. Mais c’est vrai que finalement, à chaque arrivée, on est déjà dans la suite du voyage et/ou dans la préparation pour partir de nouveau (si c’est une courte escale).
Pour nous, l’arrivée au Brésil est un moment incroyable. Tout est différent. Déjà, la mer a changé de couleur depuis 2 jours, on pressentait que ce serait un autre univers cet autre côté de la mer. Puis les bateaux de pêche colorés aux noms graphiques super stylés nous ont mis la puce à l’oreille. Mais c’est surtout quand on arrive tout proche de la canopée amazonienne que l’on comprend où est ce qu’on se trouve : en AMAZONIE. C’est-à-dire : des urubu (grands rapaces noirs) qui volent dans le ciel, la mangrove entre eau et terre, les différentes couches de végétaux jusqu’au ciel, les oiseaux aux chants inconnus, et les perchoirs aux 1000 aigrettes.
Je n’en reviens tout bonnement pas d’être là, à cet endroit que mon imagination m’a déjà joué en dizaines de scénarios différents. Mon cerveau qui imaginait la déforestation et la beauté végétale luxuriante. La forêt modelée par des personnes qui vivent en son coeur, par les insectes, par les animaux, par la diversité des plantes.
Nous sommes arrivé.e.s dans un club nautique privé vers l’île d’Outeiro proche de Belém. Il n’y avait que ce choix ou un autre club nautique pas loin, à 200 mètres sur le fleuve. On se situe à 1h de voiture de Belém, la grande ville où on doit enregistrer notre arrivée sur le territoire, avec trois phases : police fédérale, police maritime et douane. Tout se passe bien, il ne faut juste pas aller les voir en short et débardeur et sandales, c’est interdit ! (En tout cas c’est ce qui est écrit)
Meire, la responsable du club nautique, nous accueille d’un grand sourire et avec un gros cupuaçu : c’est un fruit amazonien typique, délicieux : sucré et acidulé à la fois. Une coque très dure qui s’ouvre avec le dos du couteau et il faut manger l’extérieur jaune charnu et filandreux des grosses graines qui sont à l’intérieur.
On file rapidement à Belém pour acheter des hamacs au grand marché Ver-o-Peso, mais aussi des tickets de bateau pour aller jusqu’à Santarem. Au marché, on voit des fruits jamais vus auparavant, plein de différents fruits amazoniens, qui sont amenés chaque matin aux aurores par des communautés de la forêt amazonienne. Un fruit est phare ici, c’est l’açaï, des baies violettes qui donnent plusieurs occasions de les manger en sucré ou salé. On commence par les goûter en jus, un jus épais mélangé avec du sucre et de la farine de tapioca. On pourrait penser que c’est un dessert mais non, c’est consommé avec du poisson frit ou à boire comme ça tout seul. On remarque que ce soit le café, l’açaï ou d’autres aliments : les brésilien.ne.s aiment les choses plutôt sucrées !
L’ambiance dans la ville est entrainante et chaotique, après le calme en mer, on arrive dans les rues bondées, les stands de nourriture affriolants, les grosses enceintes de musique pour danser ou faire de la promo de quoi que ce soit. C’est aussi la période du carnaval au Brésil et on cherche les zones festives un peu partout dans le pays.
Après avoir pris quelques provisions de fruits étranges et de biscuits, nous partons tous les 5 dans le même bateau : Ana Karolina VII, un « lancha » avec deux étages de hamacs et un étage de transport de provisions (le nôtre était rempli de melons jaunes et de barres de métal).
Après avoir choisi des places de choix au centre du bateau, pas trop loin de la cantine et avec vue sur le fleuve, on installe les hamacs et on vit la vie farniente qu’on avait un peu rêvé en mer : cad que le bateau avance sans qu’on bouge d’un poil !
On alterne entre des très larges portions du fleuve et des très serrées : c’est magnifique quand on a l’impression d’être dans la canopée tellement elle est proche. En plus, on voit mieux les maisons qui bordent le fleuve, des maisons de bois et de tôle, très colorées, avec des pontons en bois où sont accrochées des barques multicolores. A chaque maisonnée ou presque, nous attendent en général une mère et son enfant dans leur barque, qui nous regardent passer. Des fois un enfant seulement. Et rarement, mais régulièrement, une barque s’avance pour venir s’accrocher à notre lancha, pour vendre des crevettes, des coeurs de palmier ou encore des câbles de téléphone.
Après trois jours sur le fleuve du Para menant au fleuve de l’Amazone, on arrive non pas à Santarem mais un peu avant, à Monte Alegre. Je me suis fait une amie de 10 ans qui habite là bas, et en plus près de cette ville il y a des peintures rupestres qui datent d’environ 12000 ans sur des parois rocheuses, que j’aimerai beaucoup aller voir. Dimitri est partant et donc nous laissons les trois autres copilotes de Sirius pour s’enfoncer dans les terres amazoniennes et quitter momentanément le fleuve.
Les peintures ont l’air d’être des flash tattoos qu’on pourrait trouver aujourd’hui, des dessins au trait complètement d’actualité. Il y a aussi un calendrier mystérieux, peut-être du soleil. Des divinités-soleil aussi peut-être. On en sait rien, mais c’est beau d’imaginer des éléments particuliers dans l’un des ensembles de peintures les plus vieilles du continent américain.
Chaque journée apporte sa part d’exploration insoupçonnée, entre les plantes qu’on ne connait pas, les animaux non plus, la langue portugaise qui se mêle aux langues amazoniennes. On avance en direction de l’ouest, en remontant le fleuve petit à petit. On passe par Santarem, où on visite le musée de Dica Frazão, artiste qui travaille des fibres végétales pour en faire des vêtements. Puis Alter-do-Chão, avec ses plages de sable blanc (notamment sa plage de l’amour), son ambiance carnaval avec des petits singes qui courent les rues. On goûte un fruit gousse d’haricot géant tout doux au goût : l’inga. Sûrement mon préféré de tous !
Puis on trouve un plan pour s’enfoncer un peu plus dans la forêt amazonienne, du côté du fleuve (rio) Tapajos : où se trouve une forêt primaire, bordée par quelques communautés tapajos.
C’est un rêve de toujours d’être proche d’une forêt primaire, et ça paraît juste incroyable d’être tout à côté. Pour ce faire, il y a un parcours possible, avec un guide de la communauté, sur une certaine portion de la forêt primaire. C’est ce qu’on fera avec Bata sur deux jours, en alternant des temps à marcher dans la forêt primaire, et d’autres en barque dans les « igapo » : les forêts à demi immergées, car nous sommes en saison humide et le niveau de l’Amazone a beaucoup monté, noyant certaines parties de la forêt. D’autres parties sont en eau toute l’année, ça s’appelle plutôt des « igarapé ».
Bata est un sacré monsieur qui connaît vraiment bien la forêt dans laquelle il a passé toute sa vie. Toutes les maisons autour de chez lui sont des gens de sa famille proche ou lointaine. Il vit à Jamaraqua, du nom d’un cactus présent sur les terres du village, utilisé contre les morsures. Il connaît très bien les plantes qui soignent, et comment les préparer, les mélanger. Sa femme elle connaît bien la teinture végétale et arrive à avoir toutes les couleurs de l’arc en ciel pour colorer ses graines et tissus.
Avec Bata on arrive à voir un porc-épic dans les arbres, des singes hurleurs, des chenilles qui sursautent au son de ta voix, des fourmis balle de fusil, des caïmans, une mygale qui mord une graminée, des « cupim » : grosses fourmilières en motte de terre sur les arbres, des grands papillons bleus, et j’en passe..
En arbres, de tout : les arbres qui donnent du latex (Bata était « serigueiro » avant, nom pour celleux qui tirent le latex, par des coupures géométriques sur les arbres à caoutchouc), des arbres dont on fait un joint pour colmater les lattes d’un bateau, des arbres à teinture rouge pour le corps, des arbres pour les morsures de serpent, de raie, pour les fièvres, la grippe, la diarrhée, ou encore pour la construction, de maison, de bateau, pour les bijoux, etc..
Il faudrait rester tout une vie dans une forêt pareille pour la comprendre un tout petit peu. On passe aussi devant un très vieil arbre, un Samauma, si vieux que personne ne sait quel âge il a.
On rentre à Alter, pour continuer à se balader un peu et manger des plats brésiliens dingos : comme des bouchées de tapioca frites, du pirarucu frit, du tacaca : soupe au jambu qui fait frétiller la langue, et encore de l’açaï, beaucoup en glaces parce qu’il fait quand même bien chaud la journée !
De retour à Belém, on prend le temps de préparer le bateau à repartir, mais aussi de visiter des parties de Belém qu’on avait pas pu voir, comme certaines parties du marché avec ses plantes médicinales, le marché aux poissons, le musée Goeldi,.. On refait le trio gagnant de sortie de territoire, et on discute longuement avec un bateau de la flottille4change qui repart aussi en mer le même jour que nous.
On mange un dernier cupuaçu (qui ne sera finalement pas du tout le dernier, spoil alert) et c’est parti pour reprendre la route direction Soure, sur l’île de Marajo, à peine à une journée de navigation.
On est plus que deux à naviguer maintenant, donc il s’agit aussi de prendre nos marques et reprendre la voile de manière douce. La navigation pour Soure se passe bien, on a pu ancrer pas loin de l’entrée de la ville. Il y a une grosse pluie, et on débarque en imper, crocs et kayak. On part visiter les ateliers de céramique traditionnelle, et flâner en cherchant des abris, du café et du gazoil (des besoins divers et variés bien représentatifs de la vie en mer).
Après une journée et deux nuits sur place, on reprend la route, la grande route cette fois, pour la navigation vers la Guyane, qui deviendra la catastrophe de notre voyage à ce jour. Go !







































