(Presque) un mois en Guyane

En mouillage à Cayenne, où comment les péripéties en folie : notre mât cassé et ses dommages collatéraux, les merveilleuses balades dans la forêt et la fabrication d’un mât de fortune, nous ont fait rester presque un mois en Guyane.

Le mois de mars ne s’est pas exactement passé comme prévu. Pas du tout même. Mais cet imprévu, a eu l’effet d’un grain de sable dans une pompe de câle : ça nous a bloqué au début, puis on a réfléchi et trouvé des solutions, pour enlever ce grain et penser à relancer la machine. 

Finalement (et on le sait), l’imprévu a du bon, et même si démâter ce n’est pas franchement une partie de plaisir, on a pu passer un mois en Guyane, rencontrer des gens très chouettes, apprendre à faire un mât de fortune, manger des fruits délicieux, vivre la vie avec les marins brésiliens et la commu des navigateurices guyanais.e.s, au mouillage au port de Degrad des Cannes.

Bien sûr au début, c’était la vraie galère : on s’est senti.e.s proches de la définition originelle d’une galère : un bateau de guerre à RAMES. Parce que oui, non seulement on a plus de mât, mais en gonflant notre annexe pour rejoindre le rivage on se rend compte de plusieurs choses : 

  1. L’annexe vient de se trouer au premier trajet bateau-terre
  2. Le moteur de ladite annexe : ne fonctionne plus 
  3. On a un kayak gonflable heureusement : mais une seule pagaie
  4. Et on a pas de voiture pour aller acheter une pagaie
  5. Un.e seul.e doit donc pagayer contre, ou avec, le courant, pour nous emmener à terre (qui n’est pas tout à côté)

+ ajouter à cette recette de karma magnifique : la saison des pluies, ou dite la saison des graines, en Guyane. C’est-à-dire de l’eau dans le bateau qui rentre par le (feu) mât. Et puis un problème avec l’alternateur sur le moteur onboard du voilier, qui ne recharge plus la batterie. Pour finir, les panneaux solaires se sont fissurés avec l’accident, et donc on ne peut pas repartir sans avoir quelque chose de fiable dans le bateau qui rechargera forcément la batterie. Pour le coup, maintenant, notre moteur va être peut-être essentiel. Car l’objectif majeur pour cet arrêt en Guyane va devenir soit : réparer notre mât sur place, soit fabriquer un mât de fortune.

Voici le constat des premiers jours. Il y a beaucoup à réparer, sans moyens de transport : ni voilier fonctionnel, ni annexe, ni voiture. Mais c’est sans compter l’entraide (pour l’instant toujours toujours présente, chaque fois) de la commu du port. 

On rencontre Edouardo, qui forge des couteaux (en récupérant des roulements à billes, c’est fou) et qui habite sur son bateau avec Stella, sa chienne. Mais aussi Laurie, trop chouette, qui habite sur son bateau et qui a une voiture (!). JP, qui se balade tout le temps en slip (bon) avec son petit chien et qui habite également sur son bateau. Il y a Douche, qui vit dans son coin au loin sur son bateau jaune pour être au calme, et Joel qui fait des balades en bateau pour les touristes et qui adore mettre de la musique brésilienne à fond les ballons. Et au port de Degrad des Cannes même, il y a une flottille de bateaux de pêche et de pêcheurs brésiliens, qui habitent là à l’année. Il y avait une marina avant, mais elle a été démantelée, pour des raisons diverses mais majoritairement pour ne pas encourager les bateaux de plaisance à s’amarrer par ici. Sympatico.

Commence alors notre quête : d’outils, de pièces, d’eau, de nourriture, encore de pièces, et de plans d’ami d’ami d’ami. En peu de temps, l’info de notre démâtage et de nos besoins se relaie de bouche à oreille, pour trouver un mât, un gréeur, une voilerie, etc. Quand la police nationale passe nous voir (vérifier qu’on est en règle et qu’on a pas de drogues), on apprend même que l’info de notre démâtage et aide demandée s’est transmise en amont dans le réseau interne de la police. Cocasse ! 

Les étoiles commencent à s’aligner, on fait du stop pour aller de partout et c’est comme ça qu’on rencontre un soudeur, puis un gars qui gère un tiers-lieu avec une menuiserie. Incroyable. Une femme aussi, qui nous parle des traditions touloulou pendant le festival en Guyane. Je rencontre aussi enfin en vrai Fred, le botaniste et historien avec qui je suis en contact pour la flore guyanaise, pour des questions de papier et de teinture végétale. Il a des ressources précieuses et c’est incroyable de le rencontrer enfin à l’autre bout du monde. 

C’est comme ça qu’on commence à mêler réparations du bateau, balades dans la forêt amazonienne guyanaise, et explorations de Cayenne et environ. On suit tous les plans proposés par les locaux : aller chercher un mât enfoui dans le sable d’un catamaran échoué (fail, il est tordu). Aller manger une soupe hmong à Cacao, visiter le musée des insectes avec des papillons morpho en pagaille. Se baigner dans une crique, manger des fruits amazoniens au marché, couper des bambous de la route secondaire qui mène à Cayenne pour faire un nouveau mât.. Bon, ce dernier on ne l’a finalement pas fait, car comment mettre un bambou de 6 mètres dans un kayak gonflable et pagayer en même temps ? Impossible !

Il faudrait plus qu’un article pour raconter toute la Guyane de ce mois intense, c’est certain. Mais le principal, c’est qu’on a réussi à faire des choix avec ce qu’on avait sous la main, et avec le hasard des rencontres. On a réussi à réparer l’annexe, et les deux moteurs. Le bateau fuit un peu encore quand même.

On sait maintenant que ce n’est pas possible de réparer notre voilier ici, car il n’y a pas de gréeurs, pas de grue (sauf très cher), et juste une voilerie qui vient de s’installer pas loin. Il faut donc qu’on opte pour le choix numéro 2 : fabriquer un mât de fortune, avec une voile de fortune, pour rejoindre la Martinique et réparer là bas. L’occasion d’écrire un nouvel article sur comment on est devenu.e.s méga inspiré.e.s par les galères de Jack Sparrow et par les voiles gauloises.